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Nathalie Avomo Essono : « On se dit que ce ne sont que des cheveux, mais ça cristallise son rapport à soi »

Nathalie Avomo Essono : « On se dit que ce ne sont que des cheveux, mais ça cristallise son rapport à soi »

Le Petit Manuel des Coiffures Crépues (2019) est un livre écrit par Nathalie Avomo Essono et illustré par Keiry Mounievou, deux jeunes gabonaises. Il s’inscrit dans la lignée pédagogique du Petit Manuel du Cheveu Crépu, paru en 2016. L’auteur revient sur ses parcours littéraire et capillaire.




 

Elle porte ses cheveux montés en chignon. Très sobrement. Tous les jours quand elle se rend sur des chantiers pour le travail, Nathalie Avomo Essono les recouvre d’un casque blanc de sécurité. Pourtant la jeune femme est l’auteur de deux livres pédagogiques sur le cheveu afro. En tout, ce sont plus de 800 pages issues de recherches documentaires. Les petits manuels compilent des astuces, des conseils, mais aussi des portraits et des interviews de femmes de 5 à 55 ans. Leur point commun ? Elles sont toutes parties à la conquête de leurs cheveux naturels.

Le projet est né des carnets de note de Nathalie, une jeune gabonaise qui aspirait à mieux appréhender son héritage culturel. Au cours de son ascension, elle a lu des livres, sillonné internet et pioché des astuces ça et là. Soins ? Lavage ? Plus aucune méthode n’a de secrets pour elle. Après avoir testé ses découvertes sur elle-même, elle a décidé de les coucher sur le papier. Un parcours d’apprentissage de soi qu’elle a pris le parti de partager et de transmettre aux femmes comme elle. Et ce, plutôt deux fois qu’une.

 

Comment passe-t-on d’un diplôme en BTP à l’écriture d’un livre sur les cheveux crépus ?

Ingénieur en bâtiment c’est mon métier, mais avant tout je suis une femme noire. La problématique des cheveux afro me touche directement. Sur internet, dans les livres, les documentaires ou en allant à des conférences, j’ai tiré le meilleur de tout ce que j’ai trouvé. Sur les crèmes, les huiles, les façons de couper ses cheveux. J’ai pris énormément de notes. Le travail de documentation était avant tout personnel. Quand j’ai pensé au livre, il ne restait plus qu’à tout rassembler et étoffer.

Comment décide-t-on d’écrire non pas un, mais deux livres sur ce sujet ?

Nathalie : On s’est rendu compte qu’il y a une demande. Il n’existait que peu de livres sur le sujet, donc ça a beaucoup plu. Le premier livre a été très bien accueilli. Il s’est vendu à près de 5000 exemplaires à travers le monde. Après avoir appris comment s’occuper de leurs cheveux, les gens ont voulu savoir comment les coiffer. On en a discuté avec Keiry et on a décidé de mettre nos compétences en commun. Je me suis occupée de toute la partie coiffure.

Keiry : Les gens se sont dit « je vais revenir au naturel, il y a enfin un livre en français qui en parle ! ». La plupart des contenus disponibles sont en anglais, il y a la barrière de la langue. Le fait d’avoir un manuel en français c’est super important. J’ai réalisé tout le contenu photographique, la mise en page et le design du Petit Manuel des Cheveux Crépus. À l’intérieur on trouve 200 tutoriels de coiffure, pour tous les types et toutes les longueurs de cheveux. Pour chacune d’entre elles, il figure des indications sur le matériel à utiliser, le niveau de difficulté et le temps d’exécution. Il suffit de suivre les explications de texte et les étapes photos pour réaliser la coiffure. Le but n’est pas d’apprendre aux femmes à faire des choses complètement folles avec leurs cheveux, mais de leur montrer qu’on peut coiffer ses cheveux tous les jours facilement.

Vous les lisez encore parfois ?

N : Ça m’arrive. Quand j’ai oublié les bienfaits d’une huile, d’un composant, ou quand je recherche une recette de masque.

K : Pour moi Le Petit Manuel des Cheveux Crépus est un livre qu’on garde tout le temps. Il sert du début à la fin, de la transition, pour coiffer les enfants. C’est un livre familial. Quand mes cheveux sont secs, quand j’ai des occasions spéciales, je l’ouvre pour avoir accès à un menu illimité de recettes ou de coiffures.




Est-ce que tu te considères comme une militante du cheveu afro ?

N : Le mot militantisme me dérange. Pour moi, il s’agit avant tout de donner la possibilité à celles qui font le choix de garder leurs cheveux naturels, d’avoir les outils pour. On sait toutes aller chez le coiffeur pour faire des défrisages, mettre des perruques, faire des tresses. Mais quand vient le sujet du cheveu afro, tout le monde panique. Je ne suis pas dans l’optique de convaincre à tout prix. Je ne savais pas, maintenant je sais. Et je compte bien partager.

Comment est-ce qu’on apprend à aimer ses cheveux ?

N : On se casse la gueule plusieurs fois. Au final, on se rend compte qu’ils ne sont pas si mal. Avec certains gestes et certains produits ils nous le rendent bien. Ils sont plutôt beaux, ils sont plutôt sympa, on peut en faire plein de choses. En 2012 j’avais 20 ans et je me suis dit « pour mes 20 ans je rase tout ». C’était comme une drogue. Je partais en rehab. Je sortais de la dépendance du défrisage et je voulais apprendre à connaître mes cheveux. J’y suis allée à tâtons, avec beaucoup d’hésitation. Beaucoup de déception et de douleur parfois.

« Les gens se sont dit je vais revenir au naturel, il y a enfin un livre qui en parle »

Tu as décidé de tout couper, sur un coup de tête. Comment as-tu vécu la transition ?

N : Assez mal. Avant j’avais toujours un tissage sur la tête. J’étais fana des brushings. Quand j’ai tout coupé, j’allais sur YouTube et il n’y avait que des filles aux cheveux métissés, bouclés, volumineux, brillants, avec des twist-outs parfaits. Ça complexe. À l’époque j’étais en école d’ingénieur. Les premiers jours j’étais ravie. Mais plus la vraie nature crépue revient, plus c’est difficile d’apprécier ses cheveux. Je n’osais pas aller en cours comme ça. C’est tout un cheminement d’apprendre à les accepter. On a tendance à se dire que ce ne sont que des cheveux mais ça cristallise son rapport à soi, à sa féminité.

Nos mères ne nous ont pas appris à aimer nos cheveux. Tu trouves ça dommage ?

N : Totalement. Je pense que nos parents et les générations avant nous ont fait des erreurs. Ils n’étaient pas instruits sur ces sujets. Volontairement ou involontairement. Ils n’ont pas su transmettre. Le but est de réparer ça. Je ne dirai pas à ma fille d’obligatoirement porter son afro tous les jours. Je lui monterai les gestes simples.

Keiry Mounievou & Nathalie Avomo Essono

 

À l’occasion de la Journée Internationale des droits des femmes, Nathalie Avomo Essono sera présente à l’Institut français du Gabon le 7 mars prochain. Elle dédicacera des exemplaires de ses ouvrages.




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